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 [TEXTE] Caleth - flashback part.1

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Foudre de Guerre

Foudre de Guerre


MessageSujet: [TEXTE] Caleth - flashback part.1   Lun 26 Mar - 19:21

Caleth aurait voulu être à n’importe quel endroit, et n’importe quel autre jour, qu’à l’instant et dans le lieu où il se trouvait.
Aujourd’hui, il atteignait ses 66 ans. Accéder à la majorité était une occasion de grandes réjouissances pour n’importe quel démon, et il avait pu assister aux célébrations du 66ème anniversaire de Leosom, son frère aîné le plus jeune, lorsqu’il n’avait que 30 ans. Quand il était encore autorisé à apparaître lors des réceptions familiales…

Mais les honneurs et les déploiements d’opulence seraient absents à l’occasion de son passage à l’âge adulte. Une cérémonie dans la plus stricte intimité avait eu lieu le matin-même. Caleth avait même été étonné que Niskhor, le premier fils de la famille, ayant quitté la demeure familiale pour s’installer avec son épouse et ses enfants, ait fait le déplacement pour y assister.

Dès la fin des échanges protocolaires, Leosom et Baelsab vinrent féliciter leur cadet, qui ne s’attendait pas à des démonstrations aussi chaleureuses de leur part. Il mit cela sur le compte de l’alcool qu’ils avaient tous deux consommé sans modération durant la cérémonie.
“Petit frère, je sais que nous n’avons pas toujours été très… tendres avec toi”, commença Baelsab en lui posant une main sur l’épaule. Caleth resta silencieux, jetant un regard suspicieux à cette marque de proximité, puis à son aîné.

Il lui revint en mémoire la fois où cette même main l’avait poussé au fond d’un puits peu profond sous prétexte de jeu, alors qu’il n’avait que 40 ans. Baelsab s’était beaucoup amusé à observer les gerbes d’électricité jaillir du puits pendant que l’enfant terrorisé se débattait dans l’eau où couraient des lueurs bleues et blanches, et essayait de trouver une prise pour remonter. Mais le divertissement avait été encore plus grand quand il avait fait croire à Caleth qu’il partait et le laissait seul, les cris du benjamin retentissant avec encore plus de force, amplifiés par le boyau de pierre. Il était réapparu peu de temps après, tenant suspendu au bout de son bras la Varyah des jardins que sa mère avait offert à Caleth récemment, pour adoucir sa solitude. Même dans l’état de panique où il se trouvait, l’enfant avait compris immédiatement les intentions de son aîné.

“Calme-toi Caleth, ou Mère va encore être déçue. A force, qui sait, elle pourrait bien renoncer à protéger le fils ingrat qui ne fait aucun effort pour s’améliorer, hmmm ?”

Baelsab avait balancé légèrement la Varyah au dessus de la gueule du puits.
Caleth, figé contre la paroi, maintenant de son mieux la prise de ses doigts raidis par l’effort et le froid de l’eau dans laquelle il était immergé jusqu’au cou, avait supplié son frère, et les gerbes de foudre avaient diminué sensiblement, n’atteignant plus le sommet du puits. Mais il n’avait pu les réfréner, apeuré comme il l’était. Et quand Baelsab avait lâché le petit animal… il était mort avant même d’avoir atteint Caleth, foudroyé en pleine chute. L’enfant avait eu pour seul réflexe d’attraper le petit corps au vol, hébété, et impuissant. Quand il avait relevé la tête, des mèches humides venant lui fouetter le front sous les effets de son pouvoir qui à présent enflait de nouveau, crépitait de plus en plus haut dans le puits, son frère l’observait, et toute trace d’amusement avait disparu des traits de l'aîné, remplacée par un froid mépris. Il avait disparu avant que la lente reptation chaotique de la foudre n’atteigne le bord de la margelle.

Caleth était resté un long moment au fond du puits, l’expression vide, le cadavre de la Varyah serré contre lui, jusqu’à ce que la foudre s’apaise, que les lueurs fantomatiques dans l’eau disparaissent. Puis il avait glissé la petite dépouille dans sa chemise et avait entrepris de remonter, s’aidant des moellons irréguliers pour trouver des appuis. Il était tombé, plusieurs fois. Il avait pleuré rageusement, la 3ème fois.
Et quand il était arrivé sur la margelle, trempé, transi, les mains ensanglantées, il était allé voir sa mère. Il lui avait dit qu’il était tombé, en jouant avec la Varyah. Elle ne l’avait cru qu’à moitié. Ils s’étaient fixés un moment, en silence. Deux êtres habitués à refouler leur chagrin et à le masquer par orgueil. C’était ce qui les unissait.

Baelsab et Leosom s’étaient postés chacun d’un côté de Caleth, lui proposant une coupe de vin ou quelque chose à grignoter. Le benjamin refusa, les écoutant lui exposer l’idée qu’ils avaient eue pour fêter un peu plus dignement sa majorité.

“Nous avons nos habitudes dans un bordel, dans la ville basse. Quand je leur ai parlé de ton passage à l’âge adulte, ils m’ont proposé un bon prix pour fêter ça. Ils ont cet ange déchu… franchement, encore en bon état, qui peut supporter presque n’importe quoi. Je sais que jusque là, ça n’a pas été facile pour toi de…”

Les deux aînés échangèrent un regard.

“Enfin voilà, on ne peut décemment pas te laisser comme ça à ton âge. Tout est déjà arrangé. Ca te dit ?” renchérit Leosom.

Caleth resta silencieux un moment. Dans un coin de la pièce, Niskhor, le frère le plus âgé de la fratrie, héritier désigné, parlait avec sa mère. Leur conversation avait l’air houleuse, bien qu’ils tentassent de parler à voix basse. Niskhor finit par sortir de la pièce, entraînant la matriarche des Sha-mothbeor avec lui.
Le benjamin reporta son attention sur Baelsab et Leosom.

“D’accord,” lâcha-t-il laconiquement.

Les deux aînés ne purent contenir leur enthousiasme et encouragèrent Caleth tout en le poussant vers la sortie de la demeure. Ils prirent une voiture publique pour se rendre dans la ville basse. Ca n’était pas la première fois qu’ils y amenaient le benjamin. Quelques années auparavant, ils avaient passé la journée dans une auberge avec lui, à parier avec les clients que personne n’arriverait à déshabiller leur frère sans se faire étourdir par sa foudre. Ils s’étaient fait beaucoup d’argent, ce jour-là. Assez pour rembourser les dégâts causés à l’intérieur de l’auberge et avoir quand même un bon bonus. Et Caleth n’avait plus jamais accepté de les accompagner lors d’une de leurs escapades, par la suite.

Arrivés dans les quartiers mal famés, ils ne perdirent pas de temps et se rendirent directement au bordel Corvaem. Ils étaient de toute évidence attendus, et on les conduisit à l’étage, dans un couloir flanqué de portes derrières lesquelles retentissaient cris et gémissements de plaisir et de douleur. Caleth était nerveux. Il n’était pas sorti de la demeure familiale depuis des années. Il y avait trop de bruits, d’odeurs corporelles mêlées d’effluves douceâtres.Il songea un instant à faire demi-tour, mais il aurait été incapable de retrouver son chemin seul. Il sentait que cette nervosité, conjuguée à l’excitation de sa première expérience à venir, commençait à générer de faibles vagues d’énergie le long de sa colonne vertébrale. Il se força à contrôler sa respiration.

“Caleth, ça va aller ?” s’enquit Baelsab en voyant son frère ralentir.

Le benjamin lui décocha un regard par en dessous.

“C’est normal d’être tendu !” reprit l'aîné de la troupe.

A ces mots, Leosom laissa échapper un rire paillard et renchérit :

“On aurait dû t’amener ici il y a des années mais… Mère trouvait toujours moyen de nous en empêcher. Un démon majeur digne de ce nom n’est plus niais, à ton âge. Enfin, ça n’est pas comme si tu devais VRAIMENT te soucier d’assurer la dignité de notre nom, hein ?
- Leosom, la ferme”, grogna Baelsab, soudain moins guilleret.
“Et puis, si ça se trouve, Caleth est un petit cachottier et a déjà brisé bien des coeurs… et d’autres parties ?”, ajouta l'aîné.
“C’est vrai ça… est-ce que Mère t’a fourni autre chose que des petits animaux comme compagnons, derrière notre dos ? Est-ce que tu les as enterrés au fond du parc, comme tes autres animaux de compagnie ?”

Baelsab décocha une claque sur le crâne de Leosom pour le rappeler à l’ordre une nouvelle fois. Le cadet se frotta le haut de la tête avec une grimace faussement outrée.
Caleth contenait de plus en plus difficilement son appréhension, aiguillonné par les moqueries du cadet. Il baissa la tête, comme pour se replier davantage sur lui-même. Il regrettait de plus en plus d’avoir accepté l’invitation de ses frères. Comme à chaque fois qu’il leur avait cédé en pensant pouvoir enfin se refaire une place, même toute petite, dans la fratrie…

Leur hôtesse s’arrêta enfin devant une porte semblable aux autres et leur fit signe d’entrer. Baelsab passa en premier, Leosom laissant Caleth le devancer. La chambre n’était pas luxueuse, mais meublée avec un assemblage clinquant de draperies aux couleurs criardes, de coussins à profusion, avec pour élément central un gigantesque lit à baldaquins aux colonnes torsadées, et dans un coin, un paravent dissimulant probablement un espace pour la toilette.

Quand Baelsab s’écarta et ne boucha plus en partie son champs de vision, Caleth aperçut une silhouette frêle dissimulée sous les draps. Son coeur s’accéléra, tandis qu’il prenait conscience de l’aura particulière de la créature allongée dans le lit. Comme… quelque chose d’insipide, de fade et inoffensif, qui, dans cette situation, l’apaisa. Il s’était attendu à un piège, mais il semblait qu’en cette occasion spéciale de son passage à l’âge adulte, ses frères avaient exceptionnellement instauré une trêve. Il s’approcha du lit, conscient de la chaleur qui lui montait au visage, contrastant avec les frissons qui lui couraient le long de la nuque. Une masse de longs cheveux blonds en bataille émergeait des draps. Caleth tendit la main pour les toucher mais interrompit son geste à quelques centimètres du but et lança un regard nerveux à Baelsab et Leosom, toujours postés près de la porte. L'aîné secoua la tête

“Hin hin, petit frère. Ne compte pas sur nous pour te laisser seul au moment où ta vie d’homme va enfin commencer. Promis, on se fera discrets.”

Leosom approuva en ricanant.
Le benjamin eut un bref instant d’hésitation. Un tumulte d’énergies contraires se formait dans son bas ventre. Après l’angoisse latente qui l’avait accompagné durant tout le trajet, il commençait seulement à réaliser qu’il avait là, presque sous ses doigts, quelque chose qui avait occupé son esprit sporadiquement depuis le début de son adolescence, puis de plus en plus régulièrement, jusqu’à devenir si pressant qu’il s’était perdu avec d’autant plus d’énergie dans les piles de livres que lui offrait sa mère. Certaines lectures ravivaient ces pulsions jamais assouvies, et il était coutumier des pollutions nocturnes dont il faisait honteusement disparaître les traces au matin.

Mais cette fois, ça n’était pas un rêve. Circonspect, le souffle suspendu, il effleura le voile de cheveux qui masquait le visage de l’être immobile. Lorsque celui-ci releva la tête, Caleth eut un bref mouvement de recul. Son visage… ce visage était si parfait, les traits si fins, les lèvres pleines comme celles d’une jeune démone. Mais… non, c’était un mâle. Et pourtant son corps était frêle, plus petit que celui d’un démon moyen. Il n’avait jamais vu un ange déchu d’aussi près. Bien sûr, il en avait déjà croisé, lors des rares occasions où il était sorti de la demeure, mais aussi sous son propre toit. Son père en entretenait quelques-uns. Mais sa mère lui avait formellement interdit de les côtoyer. Mieux valait éviter d’attiser le ressentiment du patriarche en abimant malencontreusement un de ses jouets.

L’ange fixa sur lui ses yeux d’un bleu presque transparent, légèrement agrandis par la surprise et lorsqu’il se redressa, la masse noire de ses ailes se déplaça avec lui. Il remarqua alors la présence des deux autres démons. Baelsab lui fit un signe de tête affirmatif dans la direction du plus jeune de ses frères, et l’ange reporta docilement son attention sur Caleth et tendit la main vers la joue du jeune démon dont le corps se raidit.

“Mon nom est Unael. Comment dois-je vous appeler, jeune seigneur ?
- Ca… Caleth.
- Sérieusement, Cal, tu laisserais une catin utiliser ton prénom ?” cracha Leosom avec mépris.

Baelsab lui envoya un coup de coude dans les côtes.
Piqué au vif, le benjamin se repris et lança le plus dignement possible :

“ Appelle-moi “seigneur” !”

L’ange déchu inclina respectueusement la tête. Enhardi, Caleth mis un genou sur le lit pour s’y hisser. Unael lui fit de la place et lorsque le démon se fut installé gauchement, les jambes repliées sous lui, ses doigts pâles et frais coururent le long de la gorge du jeune seigneur, jusqu’à trouver les liens du col de sa chemise, qu’il dénoua les uns après les autres. Caleth était comme hypnotisé, frissonnant à la différence de température entre les mains de l’ange et son torse. Il aurait voulu bouger. Il aurait voulu avoir le déclic de prendre l’initiative, de plaquer cette créature sur le lit et d’enfin donner libre cours à ses envies étouffées depuis trop longtemps. Mais il avait peur, s’il se relâchait le moins du monde, de briser la perfection de ce moment, de voir s’échapper sa chance, si près du but, dans des gerbes d’étincelles foudroyantes. Il en aurait presqu’oublié de respirer. Son abdomen était un champs de bataille entre son impulsion de se jeter sur l’ange pour assouvir ce besoin presque douloureux, et les vagues tourbillonnantes d’énergie dont la violence allait croissante.
Unael se pencha alors vers lui, lentement, sentant le trouble qui paralysait le démon. Caleth vit le visage de l’ange, si parfait qu’il avait envie de refermer sa main dessus pour le déformer, s’approcher du sien, et son coeur sembla vouloir jaillir hors de son torse tant il battait vite et violemment. Il agrippa le drap d’une main, comme si cette prise allait lui permettre un meilleur contrôle du torrent de forces contradictoires qui menaçaient d’exploser si ces lèvres pleines et offertes le touchaient. Il ferma les yeux...
Et fut projeté en avant, tombant sur l’ange qui se dégagea d’un bon en se recroquevillant à la tête du lit. La douleur de l’impact qui l’avait fait chuter se répandit en ondes à l’arrière de son crâne, et la pression presqu’étouffante d’une aura démoniaque renforça le sentiment de désorientation qui s’était brutalement emparé de lui.
La tête lourde, il tenta de se relever mais un poids écrasant s’abattit sur ses reins, le clouant de nouveau sur le matelas. La peur lui éclaircit l’esprit, remplaçant la confusion, et ses mécanismes d’auto-défense s’enclenchèrent sous forme d’une décharge d’énergie pure qui parcourut tout son corps. Il entendit Unael pousser un cri mais la force qui le maintenait en place ne se relâchait pas. Un rire grave retentit derrière lui et il tourna péniblement la tête vers ses frères. Ils étaient toujours à leur place, près de la porte. Baelsab s’était même adossé à celle-ci, les bras croisés. Tous deux paraissaient fortement apprécier la scène, un large sourire aux lèvres.

“Il est vraiment… toujours aussi petit qu’il y a 10 ans !”

La voix, moqueuse et teintée de surprise, se déplaçait légèrement vers la droite de Caleth, toujours hors de son champs de vision. Il se tordit le cou pour avoir un aperçu de son assaillant mais une matière sèche et granuleuse lui vola au visage, l’aveuglant. Il porta vivement la main à ses yeux tentant d’essuyer le résidu poudreux qui les brûlait. Tout n’était plus que taches de couleur et ombres mouvantes. Une autre décharge émana de son corps, le soulevant presque du lit, et Unael poussa un nouveau cri de peur mêlé de douleur.
La voix de Baelsab lui parvint, plus proche qu’avant, impérieuse et menaçante.

“Tiens-toi tranquille, petit frère. Tu es venu ici pour ta première expérience, non ? Si tu es sage, la catin s’occupera de toi, après. Mais si tu ne te contrôles pas… tu te souviens du puits, n’est-ce pas ? Et penses-tu que Père sera heureux de devoir payer la facture pour toi, encore une fois ? Tes excès ont déjà coûté assez cher à cette famille, tu ne crois pas ?
- Nous faisons ça pour ton bien, Caleth. Notre invité a offert une forte somme pour ce moment avec toi, tu sais. Et nous diviserons… équitablement. Tu auras besoin d’argent pour retomber sur tes pieds, quand Père…”

Leosom s’interrompit brusquement en expirant entre ses dents. Baelsab était certainement intervenu.

“ Ne fais pas l’enfant. Ca aurait déjà dû être fait depuis bien longtemps, si tu t’étais montré plus coopératif par le passé. C’est NORMAL, Caleth. Aucun démon majeur n’est encore vierge à ton âge. Tu peux au moins faire l’effort de te plier à la norme et nous éviter un déshonneur supplémentaire, pour une fois ?” renchérit Baelsab, exaspéré.

Caleth, aveuglé et immobilisé malgré ses tentatives pour se débattre, ne pouvait que laisser les paroles de ses frères s’ancrer en lui. Son esprit était fracturé entre révolte, peur et désespoir, et des voix dissonantes se disputaient en lui. Son corps entier était tendu par l’effort contre la force qui lui brisait le dos. L’aura bénigne de l’ange déchu se fit plus présente à ses côtés.

“Seigneur Caleth, laissez-moi…”

Il ne finit pas sa phrase et le jeune démon sentit ses doigts froids lui parcourir la nuque. Un arc électrique vint à la rencontre de la main d’Unael qui étouffa un gémissement et maintint le contact, tremblant. Sentant que l’ange déchu tirait légèrement sur le col de la chemise pour dénuder ses épaules, Caleth essaya de le repousser, percutant son bras dans un crépitement d’énergie. Unael ne put cette fois contenir son cri et Caleth se figea. Aveuglé, ses autres sens compensaient sa vision défaillante, et son imagination s’enflammait. Le contact glacé des mains d’Unael sur son échine brûlante, la peur, l’incompréhension et les cris le ramenaient au bord du lac gelé, il y avait plus de 30 ans, à ces autres mains si froides entre les siennes, à la douleur qui lui avait déchiré le ventre et…
Il hurla en se cabrant, mais son cri fut étouffé par une masse terreuse qui s’enfonça dans sa gorge, déclenchant une violente nausée, et la pression uniforme qui jusque là ne s’était focalisée que sur son dos le couvrit tout entier, l’enveloppant de ténèbres et l’assourdissant. Il sentit ses ondes de foudre frapper la carapace de terre, des fragments lui retombant dans les cheveux, le cou et sur le visage. Il étouffait, la gorge obstruée, sa respiration haletante s’échappant en sifflant par son nez. Sa tête lui semblait de plus en plus légère et ses pensées désordonnées, de plus en plus confuses. Il refusait de perdre connaissance et serra les poings jusqu’à s’enfoncer les ongles dans les paumes.
Une faible clarté revint alors que la chape se retirait partiellement. Il secoua la tête et un rire fusa non loin.

“Il est résistant, pour sa taille !”

La voix de l’inconnu. Et pourtant… non, il l’avait déjà entendue. Les doigts hésitants d’Unael sur ses épaules, de nouveau. La chevelure soyeuse de l’ange déchu lui balaya la joue quand il se pencha vers lui.

“Je prendrai bien soin de vous après, je vous le promets, seigneur Caleth. Je peux vous préparer pour que ça soit le moins douloureux possible. Vous n’aurez qu’à serrer ma main jusqu’à ce que ce soit fini.”, dit-il doucement au jeune démon.

Il fit glisser les bras de Caleth hors de sa chemise, l’ange déchu réfrénant maintenant le moindre sursaut quand des étincelles claquaient sur ses doigts. Il se mit à chanter dans une langue mélodieuse que Caleth n’avait jamais entendue, hypnotisante. Le chant provoquait en lui un léger malaise, sans qu’il sache pourquoi. Sa nature de démon se révoltait malgré lui en entendant la langue céleste. Mais la mélopée répétitive s’insinuait dans son esprit et l’attirait progressivement dans une spirale lente et sans fond, diminuant la brûlure de ses yeux, sans pour autant qu’il recouvrît la vue, facilitant sa respiration et atténuant sa nausée alors que le bâillon de terre lui emplissait toujours la bouche. L’énergie incontrôlable qui lui tétanisait les muscles et envoyait des éclats crépitants semblait elle aussi refluer. Les doigts frais et légers lui massèrent les épaules, la nuque et, lentement, il cessa d’essayer de prendre appui sur ses bras, et laissa son visage reposer sur les draps froissés qui s’humectèrent de ses larmes.

Il ne faisait pas le poids. Ses frères avaient raison : il était anormal. Il n’apportait que troubles, déception et déshonneur à sa famille. Sans sa mère et la protection farouche qu’elle lui avait toujours assuré, souvent en invoquant la menace d’un conflit avec sa famille d’origine, il aurait déjà disparu depuis longtemps, comme nombre d’héritiers jugés indignes. C’était courant. Un vide insoutenable lui étreignit le coeur et lui serra la gorge, contrastant avec le relâchement qui gagnait son corps tandis que les mains de l’ange déchu pétrissaient chaque muscle de son dos en descendant progressivement vers ses reins, ses pressions en rythme avec la mélodie entêtante, tandis que la masse qui l’avait immobilisé jusque là semblait céder du terrain à mesure que les gestes d’Unael se rapprochaient d’elle. Caleth frissonna mais se laissa faire, le regard dans le vide, quand l’une des mains de l’ange se fraya un chemin sous son ventre pour déboutonner son pantalon et s’y glisser. Un gémissement lui échappa au contact délicat des doigts frais sur son membre brûlant et il enfouit son visage dans les draps, honteux de prendre du plaisir dans cette situation. La tension qu’il avait ressentie en rejoignant l’ange déchu dans le lit renaquit de plus belle, irradiant son bas-ventre, différente des éruptions d’énergies habituelles. La main d’Unael progressa encore et se referma sur son sexe en une emprise douce mais ferme. Le premier mouvement de va-et-vient arracha un râle étranglé à Caleth et il souleva malgré lui le bassin, arquant le dos, pour s’offrir davantage aux caresses.
Son attitude tira un juron à l’inconnu (non, pas inconnu… sa voix... ) et l'étreinte de pierre se relâcha sur les jambes de Caleth, la masse terreuse se retira de sa bouche, y laissant un goût de poussière. Le jeune démon prit une profonde inspiration qui déclencha une quinte de toux. Une poigne dont la force et la chaleur irradiante contrastait avec le contact délicat et frais du déchu lui agrippa la hanche, et le lit trembla sous l'impact du corps d’Unael brutalement repoussé, qui tenta humblement d'intervenir.

“Seigneur, s'il vous plaît ! il n'est pas…”

Un nouveau choc ébranla la couche, et le déchu fut réduit au silence. Caleth sortit soudainement de sa transe. Sentant ses jambes libres et débarrassé du poids qui le clouait au matelas, il chercha à ramper aveuglément pour échapper au démon qui l’attrapa par les cheveux et tira pour le redresser. Caleth leva les bras pour s’agripper au poignet qui lui maintenait la tête en arrière, tentant de soulager la douleur croissante de son cuir chevelu. L’inconnu continua à le ployer en arrière, puis raffermit sa prise sur la hanche du jeune démon agenouillé sur le lit pour l’amener violemment à lui. Le crâne de Caleth percuta son torse nu et le démon sans visage plaqua le dos de sa proie contre lui, lui encerclant la taille et la gorge dans son étreinte. Caleth était submergé par les sensations, externes et internes, et perdait pied. Il n’arrivait plus à différencier les battements anarchiques qui résonnaient dans son torse, à savoir si c’était son coeur, ou celui de son assaillant. Le contact de ses épaules avec le ventre du démon semblait lui brûler la peau, et ses tentatives pour échapper à la masse dure qui pulsait contre ses reins tirait des grognements de satisfaction à celui qui le gardait captif contre lui. Caleth sentit le démon enfouir son visage dans ses cheveux et les humer, expirant bruyamment entre ses dents, puis son souffle contre son oreille et sur son cou.

“Sais-tu pourquoi tu attires le malheur et la honte autour de toi ?” gronda la voix familière, altérée par l’effort pour contenir ses pulsions.
“Pourquoi tu n’arrives pas à contenir le SEUL pouvoir que tu aies ? Et pourquoi les autres te rejettent ?”

Il avança un genou entre les jambes de Caleth et se pressa davantage contre lui. Le jeune démon eut un râle étranglé par les sanglots et tenta encore de se dégager, de se soustraire à ce contact répugnant et terrifiant, mais le bras qui lui enserrait les hanches était immuable.

“Et enfin, pourquoi tout cela est en train de t’arriver ?”

La prise sur sa gorge se fit plus brutale et Caleth commença à suffoquer, se suspendant à l’avant-bras qui l’étranglait et le soulevait à moitié. Ses genoux ne touchèrent bientôt plus le lit et la jambe du démon les écarta d’un coup sec. Il relâcha son étreinte sur les hanches du jeune noble et glissa sa main libre entre les cuisses tétanisées, la faisant descendre jusqu’au creux du genou. Il lui souleva la cuisse d’une torsion du poignet, l’ouvrant sans ménagement. Caleth n’était qu’un pantin désarticulé, sans poids et sans capacité de se mesurer physiquement à lui. Le manque d’oxygène le vidait de toute énergie et le sang battait à ses oreilles. Il ferma les yeux.

“Parce que tu es faible.”, asséna l’inconnu le laissant lentement glisser contre son ventre, prêt à prendre son temps pour l’empaler progressivement.

Les bras de Caleth retombèrent le long de son corps devenu inerte, sa tête roulant mollement sur le côté. L’assaillant eut un instant de doute et de panique fugitive, figeant son mouvement. Une lumière blanche aveuglante éclata, faisant disparaître la chambre et ses occupants.


L'odeur âcre de chair carbonisée agressa ses narines et il ouvrit brusquement les yeux. À quelques centimètres de son visage, un masque de mort craquelé aux teintes luisantes noires, rouges et roses, couronné de quelques mèches blondes éparses, des globes laiteux remplissant ses orbites. Caleth se propulsa le plus loin possible du cadavre d'un coup de talon et tomba du lit, ses reins heurtant lourdement le parquet couvert d'une épaisse pellicule terreuse. Son coeur menaçait de sortir de sa poitrine et il dut se mettre à 4 pattes pour vomir la bile qui lui emplissait la gorge.
Quand les spasmes cessèrent, il se rassit dans la poussière, parcourant nerveusement la pièce du regard. Ses yeux étaient irrités mais il voyait à nouveau correctement. À quelques mètres du lit, contre le mur, un autre corps nu noirci était recroquevillé, les membres emmêlés grotesquement comme s'il avait été jeté là.
Deux cadavres. Il rampa sur ses mains et ses genoux pour contourner le lit et jeter un oeil vers la porte fermée. Personne. Ses frères se tenaient là, avant…
Il avisa son pantalon en boule au pied du lit et le ramena à lui, l’enfilant mécaniquement, notant d'un air absent les marques rouges laissées sur ses cuisses et sa hanche gauche. Son dos le faisait souffrir. Sa gorge était douloureuse, à l'extérieur comme à l'intérieur. Mais il ne notait pas d'autre gêne. Est-ce que…
Il resta un instant assis à terre, adossé au lit. Sa tête était remplie d'un bourdonnement constant. Son visage semblait couvert par endroits d'un emplâtre et il porta la main à sa joue. Ses doigts se maculèrent d'un amalgame de terre coagulée par ses larmes rouges.
Il les contempla un moment. La porte s'ouvrit et il sursauta, ses yeux écarquillés rivés sur la tête qui apparut dans l'encadrement.
Deux cornes massives ornaient un front haut et buriné. Partant vers l'arrière et s’enroulant au niveau des oreilles, Elles revenaient encadrer un visage pointu, tout en angles, du nez de rapace aux pommettes hautes et marquées, aux yeux en fentes. Quelque chose d’animal et de fondamentalement prédateur se dégageait de ce faciès mature aux cheveux noirs hirsutes entre les cornes, à la barbe taillée en pointe. Il repéra Caleth recroquevillé contre le montant du lit, torse nu et les yeux immenses dans un masque blafard strié d’ocre et de rouge. Le regard du visiteur se rétrécit, suspicieux.

“Qu’est-ce que tu fous là ?”

Caleth ne savait tout simplement pas quoi dire. Il ouvrit la bouche. La referma. Puis il éclata en sanglots convulsifs. L’adulte entra prestement et referma rapidement la porte derrière lui, puis fondit sur le jeune démon, s’agenouillant souplement à ses côtés et lui posant une main ferme sur le crâne.

“Hey, tais-toi ! Tu vas finir par attirer tout le bordel !”

Les sanglots braillards se réduisirent immédiatement à un silence hoquetant. Caleth avait inconsciemment rétracté son aura autant que possible, mais à cette distance, l’inconnu pouvait certainement percevoir qu’il avait affaire à un démon majeur. Tout comme Caleth prit conscience du rang inférieur du visiteur. Ce qui l’apaisa un peu.
La lèvre tremblante, il balbutia entre deux sanglots contenus :

“Je.. je… ce n’est pas ma faute !”

Le démon jeta un coup d’oeil sur le corps tassé hideusement contre le mur.

“Je ne sais pas qui est celui-là, mais Corvaem ne va sûrement pas apprécier ce qui est arrivé à sa marchandise, sur le lit. Tu sais qui c’est ?
- C’est…”

L’image de l’ange déchu prêt à l’embrasser lui revint en un flash, suivi de son visage supplicié, brûlé et craquelé, et ses yeux morts… Il dût porter les mains à sa bouche pour éviter de régurgiter à nouveau.

“Respire, ça va passer”, grogna l’adulte en jetant un oeil nerveux à la porte.

Un conseil qui n’était pas forcément judicieux étant donné l’odeur de chair brûlée qui stagnait dans la pièce. Mais Caleth parvint à se ressaisir et à murmurer :

“C’est Unael…
- Et merde !” cracha le démon en se relevant pour observer un instant le corps sur le lit.

“Et l’autre ?
- Je ne sais pas. Un démon majeur. Quelqu’un de… riche.”

Caleth se souvenait que ses frères avaient mentionné une grosse somme d’argent.
L’autre démon avisa la chemise près du cadavre, et la ramassa pour la lui tendre.

“Tiens, rhabille-toi. Je ne veux pas savoir comment un tel foutoir est arrivé, il faut que tu te tailles d’ici, et moi avec.
- Mais… mes frères…
- … se sont barrés sans toi. Et je me doute que tu n’es pas le plus malin de la portée, mais tu dois quand même avoir assez de jugeote pour savoir quand il faut décamper ? A moins que tu veuilles rester pour voir comment Corvaem va te faire rembourser l’ange que tu lui as grillé ? Sans parler de...ça.”

Il eut un coup de menton en direction de l’autre corps. Voyant le jeune démon rester pétrifié par ses paroles, il lui accrocha le bras et le mis sur ses pieds sans effort, lui reprit la chemise des mains et la lui enfila sans douceur, ne prenant le temps de fermer que quelques liens. Puis il alla rapidement fouiner derrière le paravent et en revint avec un linge qu’il avait humidifié. Il débarbouilla sommairement Caleth et contempla brièvement son oeuvre.

“Ca devra faire l’affaire. Tiens-moi la main, ne la lâche pas, et si on te parle, tu la fermes et tu souris.”

Il entraina Caleth dans le couloir et referma soigneusement la porte derrière lui. Ils firent à rebours le dédale que le jeune démon avait parcouru avec ses frères… combien de temps auparavant ? Impossible à savoir. Caleth se laissait juste guider par la poigne du démon mineur qui progressait sans hâte excessive mais d’un pas décidé à travers l’établissement, répondant à l’occasion aux sollicitations des résidents par un clin d’oeil ou une boutade. Il semblait être un habitué des lieux.
L’hôtesse à l’entrée leur jeta un regard inquisiteur, et il lui lança une pièce.

“Je le ramène à ses parents. Je crois qu’il a eu les yeux plus gros que le ventre !” plaisanta-t-il.
“Hey petit ! Ca va ?” questionna tout de même la démone. Caleth sourit mécaniquement.

Une fois dehors, le démon avisa une voiture publique et y fit grimper d’autorité son protégé.

“Ne bouge pas !”

Il échangea un moment avec le conducteur, et de la monnaie passa de main en main. Caleth s’enfonça dans les sièges, effrayé qu’on vienne le déloger. Le démon mineur réapparut à la fenêtre.

“J’espère que tu te souviens au moins d’où tu habites.”

Une fois les informations transmises, Il revint donner d’ultimes directives.

“Tu ne descends pas tant que tu n’es pas arrivé devant chez toi, compris ? Et ne remets jamais les pieds ici. Tu ne passes pas vraiment inaperçu avec tes yeux et ton…”

Il eut un geste le désignant de façon générale.

“Les gens se souviendront de toi. Ne REVIENS PAS !”

Caleth acquiesça frénétiquement, hagard. Le démon mineur eut un soupir.

“Et évite de gober ce que te disent tes frangins. Tu n’as déjà pas l’air débrouillard, pas la peine de leur faciliter la tâche.”

Il eut un dernier regard sombre et méditatif pour l’adolescent débraillé, pieds nus, au visage maculé de traces de saleté, qui le fixait avec stupeur. Puis il fit signe au cocher de partir.

Caleth arriva devant la demeure familiale alors que la nuit tombait. Personne ne l’attendait. Les domestiques le laissèrent entrer sans faire de commentaires. Il traversa le hall en ayant l’impression que son corps était de plus en plus lourd à mesure qu’il s’approchait de la sécurité de sa chambre. Il arriva au bas des escaliers menant aux étages et s’arrêta un instant pour réunir ses forces avant l’ascension. Tous ses muscles étaient douloureux, maintenant. Il baissa la tête sur ses pieds sales et écorchés.

“Tu es de retour.”

Il sursauta. Son père se tenait à l’entrée de son bureau donnant sur le hall. Le patriarche des Sha-Mothbeor avait le physique de son activité favorite : la chasse. De taille moyenne mais athlétique, il avait le visage et les mains marqués par les heures de traque et les combats singuliers contre certains des plus féroces prédateurs. Ses cheveux courts, chatains, encadraient un visage carré parcouru de quelques fines cicatrices blanches sur la peau hâlée, à la mâchoire large soulignée d’une barbe soigneusement entretenue, aux yeux perçants. Les yeux verts de son fils benjamin.

“Viens.”

L’ordre ne souffrait aucun délai ou récrimination, et le maître des lieux disparut dans son bureau. Caleth resta figé un instant sur place. Il aurait voulu pouvoir s’effondrer sur place et fermer les yeux. Il se mit en marche d’un pas d’automate et rejoignit son géniteur.
Ce dernier se tenait debout derrière son bureau, mettant de l’ordre dans ses papiers. Par les fenêtres habillées de riches voilages, on pouvait voir le soleil se coucher sur le parc entourant la demeure des Sha-Mothbeor. Caleth contempla un bref instant avec envie les innombrables volumes occupant le mur sur sa droite. Sur celui de gauche, des dizaines de paires d’yeux semblaient le fixer. Les trophées préférés de son père. Jarilith, Manticore cotoyaient les plus dangereux habitants des enfers. Au centre trônait la pièce favorite du Seigneur Sha-Mothbeor : une tête de Rémney, en parfait état, au pelage multicolore, ramenée du Ginnungagap quand les démons en faisaient encore librement leur terrain de chasse.
Caleth n’était plus venu dans cette pièce depuis des années. Il se souvenait des heures qu’il avait passées ici avec son père, écoutant le récit des chasses relatives à chaque dépouille ornant le mur. Mais ce n’était pas le genre de lecture qui l’attendait, ce soir.
Son regard troublé par l’épuisement, le choc et les séquelles de son attaque se posa sur le patriarche, qui le fixait sans émotion, impénétrable.

“Tu partiras demain matin pour le camp de la IVème légion. Je ne veux pas te revoir ici à moins de t’y avoir personnellement convié.”

Caleth avait pensé ne pas pouvoir se sentir plus vide que lorsqu’il avait retrouvé le chemin de la maison. Et pourtant, un abîme glacé sembla s’ouvrir en lui, engloutissant ses tripes, son souffle, stoppant les battements de son coeur. Puis une vague brûlante lui monta au visage, semblant faire pulser son cerveau.

“Ne va pas voir ta mère. Elle est indisposée. Tes affaires sont déjà prêtes. Tu n’auras pas besoin de grand chose, là-bas. Tu peux disposer.”

Il craint un instant de tomber, s’il bougeait. Mais il parvint à se mettre en mouvement, le coeur en pleine cavalcade et le sang pulsant de plus en plus violemment à ses oreilles. Il sortait du bureau quand son père l’interpella une dernière fois. Il s’immobilisa mais n'eut pas la force de se retourner pour lui faire face.

“Tâche de te faire oublier. Je ne m’attends plus à ce que tu représentes une quelconque fierté pour la famille, alors évite au moins d’attirer la honte sur notre nom. Disparais.”

Caleth se remit en marche. Il avait parfaitement saisi le double sens de la dernière injonction de son père. Ca n’était pas une surprise. Depuis les évènements du lac, son géniteur ne s’était jamais caché en sa présence de souhaiter n’avoir plus que trois fils, ses aînés.

Il regagna sa chambre sans savoir comment, simplement focalisé sur le pas suivant. Il aurait pu se jeter sur son lit, mais il fut mû par le besoin impérieux de passer à la salle d’eau avant. Il se débarrassa de ses vêtements froissés et tâchés de terre, et s’assit sur le bord du petit bassin qui s’emplissait d’eau chaude.
Avec la peur qui refluait, ses pensées commençaient à se réorganiser. La demeure était calme. Rien qui trahisse la disparition supposée de deux fils du clan Sha-Mothbeor. Ses frères étaient en vie. Il n’en éprouva ni soulagement, ni rancoeur.

Il fit basculer ses jambes dans l’eau brûlante, et y entra jusqu’aux épaules. Il se frotta le visage pour en faire disparaître les dernières croûtes ocres, plongea la tête sous l’eau pour chasser les résidus de terre dans ses cheveux et la sueur qui avait collé certaines de ses mèches cuivrées. Il frictionna chaque parcelle de son corps ayant été en contact avec son assaillant. Puis il reposa sa nuque sur le bord du bassin, fixant le plafond. Le vide qu’il avait ressenti jusque là se transformait progressivement en un poids douloureux, de plus en plus pesant, logé dans sa poitrine, comme voulant écraser son coeur et l’empêcher de respirer.
Il laissa ses épaules glisser du bord du bassin et l’eau lui recouvrit lentement la bouche, puis le nez. Il expira légèrement tandis que la surface de l’eau se refermait sur son visage. De fines bulles allèrent percer la surface, brisant les volutes rougeâtres qui s’échappaient de ses yeux. Il n’avait même pas réalisé qu’il pleurait.
Il se força à rester immobile, malgré les battements de son coeur se faisant de plus en plus assourdissants, malgré la pression brûlante dans ses poumons. Ses mains commencèrent à être saisies de soubresauts, son dos à se raidir. Sa tête devenait plus légère malgré l’étau qui l’enserrait, des tâches noires éclosant derrière ses paupières.
Une violente décharge cabra son corps et propulsa sa tête hors de l’eau, et il prit instinctivement une profonde inspiration, se raccrochant au bord, pris de vertiges. Il se hissa hors du bassin, pantelant, animé d’une rage impuissante et resta un instant étendu sur le ventre, la joue pressée sur le carrelage froid.

Comme à chaque fois qu’il avait voulu en finir, se soustraire aux vexations, à la haine et au mépris, ou même simplement laisser un autre s’en charger, son corps avait réagi pour contrer le destin, comme habité d’une volonté propre.
Il se releva, se sécha et repassa dans sa chambre. Il chercha une chemise de nuit dans son armoire, constata que les étagères avaient été vidées, en referma les portes, et partit se glisser nu entre les draps froids.
Demain, il quitterait sa demeure familiale, peut-être à jamais. Il ne s’était que très rarement aventuré en dehors de ses murs ou des limites du parc, depuis ses 30 ans. Il était à peine sociabilisé. Il ne connaissait personne. Il aurait voulu revoir sa mère, une dernière fois. Il sombra sur cet ultime regret.
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[TEXTE] Caleth - flashback part.1
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